La dernière ligne droite

La dernière ligne droite, le bout de la route… 1000 kms. Il m’en a fallu du temps pour les franchir. Il m’en faut encore pour poser des mots justes.

Comprendre l’effortIMG_0025

Mon solaire se meurt. Ca y est, un des capteurs s’éteint définitivement éteint, après une chute dans le raccourci des steppes. Le second donne moins de la moitié de sa puissance initiale. Je ne peux espérer récuperer en un jour au mieux l’énergie nécessaire pour avancer 30kms, peut être 50 en poussant très très fort. 

Apres la tempête, l’assistance connait son premier raté. Bloquée sur un mode qui divise la puissance de l’aide par 2, mais augmente considérablement l’autonomie des batteries. J’ai donc choisit de ne pas changer la piece defectueuse, le petit boitier de commande, mais c’est au prix d’un effort musculaire supplementaire considérable, et ce depuis déjà 500kms

Et c’est finalement le chargeur secteur,  ma porte de sortie,  ma bouée de secours qui va lâcher. Impossible de recharger la nuit les 2 seules batteries qui pouvaient l’être, et m’assuraient 50 à 100kms de repis.

Le vélo et sa motorisation, taillés pour cette route sans fin, sont tout simplement en panne sèche.
Sur 1000kms, je n’aurais tout au plus que 400kms de soutien minimaliste,
Sur 1000kms de souffrances et de folie, je vais puiser dans mes dernières forces physiques pour compenser  l’absence d’électricité.

Le vent debout

Lors de la remontée nord, le vent de face devient une muraille : l’horizontal devient vertical. Je roule tellement lentement que l’impact des camions croisés de trop près me stoppe net.

Si le raccourci des steppes est d’une fraicheur revigorante, le retour à la route est violent.  Je vis ma première pénurie d’eau depuis tout le voyage.

 Les distances s’allongent, les points de ravitaillement sont rares, les déceptions en dépassant des villages morts plus nombreuses, les hôtels où réparer, recharger et éventuellement dormir deviennent des oasis ou des mirages.

Et le vent se lève. crescendo. Jour après jour, de face. Obstacle invisible, ennemi implacable, il tasse, il écrase.

Mon ruban de tissu est le seul point de repère fiable dans cet océan de vide. Il m’évite la folie quand je dois forcer même dans les descentes. Ah oui , le vent .. j’avais oublié.

Et il claque et vole tout la journée. Toutes les journées.

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Le supplice de Tentale

Rouler sans moteur jours après jours. Garder de l’énergie pour une côte, un passage dangereux. Repartir ces quelques minutes d’énergie au mieux, quand les conditions permettent de depasser 15km/h, taquiner le 20km/h.

Inutile de le garder pour lutter contre le vent. Il vide les batteries en un instant. Petit à petit, je me résoud à conserver l’énergie pour le jour suivant dans l’espoir d’une accalmie, pour une étape de ravitaillement trop longue.

Utiliser chaque pause, chaque arret pour optimiser la charge des modules. A 10km/h à peine, suant ,puant, dans les faux plats, les côtes, les coups de vents, je résiste.

Je résiste et les volts montent, montent

La douleur physique prend le pas, mes orteils martyrisés se plantent dans les chaussures, la chair est à bout. Je le savais depuis Aktobe : je ne serai pas épargné par la douleur.

Je résiste et les volts montent, montent

La maudite déviation d’Esil

 Mon esprit se tend et se raccroche à ces kilometres qui défilent. Il échafaude, il projette, il s’évade de la douleur et de la souffrance.

Les informations reçues la veille par Sms et email sur le chargeur pourraient être suffisantes. Je démonte et réassemble mentalement tout les composants. Ca va marcher, ca doit marcher. Esil est en vue, Dirk et les autres ont dormi là. Après c est le néant sur 140kms , à 400 kms d’Astana.

La nuit s’approche, mon décompte est juste je vois les bâtiments d’Esil au loin… Mais, mais, la route tourne, tourne, elle s’éloigne et s’allonge, s’allonge. 5kms, 10kms. dans le mauvais sens.

L angoisse de s’être trompé, cède le pas à la panique et à la déraison. Témoin impuissant de mon château de carte qui s’effondre, c’est Astana qui s’éloigne. C’est plus que je ne peux le supporter, plus aucun rempart mental, aucune force, aucune barricade pour retenir le desepoir.

J’enclenche le moteur et fonce, dans un long cri de rage. Il reste l’espoir d’une réparation, cette nuit.  Si j’atteins l’hôtel… 

detour

 

Les kilometres défilent, défilent . Conserver une part de lucidité, optimiser cette énergie qui fuit , rester au delà de 20km/h , coûte que coûte.

15kms , 20kms , la nuit est là , Esil pas encore.
C’est la derniere chance de réparer, de recharger.. Continuer, continuer….

Une joyeuse troupe de kazakhs goguenards, sortent de leur Lada pour m’arrêter . Je suis submergé de souffrances et de fatigue, ils n’en n’ont que faire « d’où tu viens ? où tu vas ? » 

La nuit tombe, la route grimpe, ne pas perdre l’élan, ne pas gaspiller plus ces quelques minutes d’énergie. Je les dépasse et je lance à la volée : 
« gastiniza , gatiniza » .. à l’hotel , à l’hotel »

 Ils vont insister. Reprendre la voiture, et s’arrêter plus loin. J’hurle, je supplie :

 « Nieto stop ! Nieto stop ! ya oustall ! Pajalousta, nieto stop « 
 Non, non , pas s’arreter ! je suis crevé ! Je vous en prie, pas s’arreter !!!!

Une troisième fois , ils me dépassent. Tout sourires, ils sortent de la voiture, et me barrent la route. Mon vélo tangue, chavire. « Nietooo, nieto stop, oustal  »

Qu’est ce qui ne va pas chez vous ?  Vous ne comprenez rien au vélo, à ses exigences, à sa difficultés. Mais un homme au bord du gouffre, ivre de douleurs et de fatigue, un visage devasté qui vous hurle de le laisser en paix. Pourquoi vous acharnez vous à vous faire plaisir ? A exiger votre photo souvenir sans âme?

Je passe en force, refusant de céder. Ma volonté à nue ne doit pas céder.
Elle est mon dernier rempart contre le vide. Je percute un des imbéciles sans m’arrêter.

…..

Le calme dans la tempête

Craquer fait partie des possibilités, des épreuves qu’on peut rencontrer en chemin. J’avais choisi une autre route, plus solitaire. Car craquer au milieu de la vie d’autres humains sourds et aveugles à la souffrance, c’est une solitude que je voulais m’épargner. Tant pis.

A 8000 kms de là, un bambin regardes mes vidéos, et ressens plus qu’il ne devinne.
On lui dit que j’arrive bientôt, bientôt au bout de l’aventure. Il ne sait pas ce qu’on peut attendre d’autre avec autant d’impatience, alors il me souhaite un bon anniversaire.  Et puis , les larmes aux yeux il dit :

 « Maman je veux que Tonton vienne à la maison avec son vélo.
C’est trop long, maman, c’est trop long ».  30 kms trop long en effet.

J’arrive de nuit à l’hôtel, à bout de forces. Démonter tout les éléments, suivre les instructions, vérifier toutes les soudures, tester, retester. En vain. 

Respirer …

 Je repartirai demain, les batteries vides, pour lentement, lentement, les charger une dernière fois, sur 3, 4, 5 jours. Et m’offrir une arrivée digne, à Astana.

Je paraphrase le grand Ka’Dargo : 

« La peur accompagne la possibilité de la souffrance,
le calme accompagne la certitude de la souffrance. »

Je suis calme.

 

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