L’épreuve du conquérant ou la 9e forme du vent

Pour ce presque ultime article de cette aventure, je me réfère aux deux livres qui sont les points cardinaux de ma philosophie personnelle : L’Alchimiste de Paulo Coelho et La horde du contrevent d’Alain Damasio. 

Vous n’imaginez pas une quête sans boss final, sans défi ultime ? Coelho ne dit pas autre chose : « Une quête commence toujours par la chance du débutant. Et s’achève toujours par l’épreuve du conquérant. ». De la chance, on en a jamais manquée.  On a eu des pépins mais toujours des solutions inattendues et parfaitement opportunes. Et il faut croire que pour l’équilibre universel, il fallait qu’on ait notre épreuve du conquérant.

A Qostanay, il restait environ 700 kilomètres. On tenait jusqu’à ce moment-là notre rythme de 150 km/jour, alors on a décidé de réserver nos billets d’avion pour le 29 août, avec une arrivée prévue pour le 25 en se disant qu’il resterait toujours quelques jours de rab en cas d’imprévus. Ils n’ont pas manqué !blog  003

Au point le plus au nord de notre périple, la route obliquait sud-est, et c’est à partir de là que notre boss final a enfin révélé son vrai visage. Le vent s’est levé. Doucement d’abord, puis il a gonflé jusqu’à atteindre les 17 noeuds, soit l’équivalent d’une trentaine de kilomètres heure. Ca ne vous paraît rien à vous qui voyagez en voiture ! C’est pourtant l’enfer cycliste. Très dangereux en latéral, terriblement éprouvant de face, aucun répit ne nous a été accordé en 5 jours.

Du vent, encore du vent, encore plus de vent. Il souffle tout. Votre énergie. Votre motivation. Vos sourires. L’optimisme qui a toujours été notre arme face à l’adversité, à la Coelho,  est vain et inutile. On ne sourit pas au vent. On grimace. On hurle de fureur en appuyant plus fort encore sur les pédales. Il ne reste que la rage pour vous faire avancer. Alors j’ai pensé à Golgoth de la Horde. Cette seule trace qui vaille, « celle que l’on se crée à la pointe extrême de ce qu’on peut« , je suis effectivement allée la chercher loin.

Avec le vent, tout se passe à l’intérieur. Dans la Horde du contrevent, il existe 9 formes, la plus terrible, la dernière, est celle du vent intérieur. Celui de l’abandon, du renoncement, de la facilité. Alors quand vous roulez à 6 km/h  – la vitesse que l’on a en marchant -, que le pédalier de Guillaume est une épée de Damoclès au-dessus de votre tête, et que deux Kazakhs rigolards vous proposent de mettre les vélos dans le camion, c’est l’épreuve ultime. Mais la seule réponse qui ait jamais été possible pour moi est : NON ! Ce « non »-là vous fait mal comme un coup de marteau sur les doigts. Et vos deux Kazakhs de demander à prendre des photos. Le vent a épuisé tous mes sourires. Je ne sais pas s’ils ont remarqué combien ceux-là étaient forcés et douloureux.

Et ce foutu pédalier, souffreteux de ses 7000 kilomètres, finit par lâcher. Et les roulements à bille s’abîment à leur tour. Et enfin l’attache de ma remorque casse. Il faut s’y faire, autant de kilomètres, autant d’heures et de mauvaises routes, on demande plus au matériel que ce qu’on est en droit de le faire.

Je pédale comme une damnée, je crie, je jure, je déraille complètement sur mon vélo. Je resserre en permanence ce boulon, ce dernier boulon qui tient ma structure mentale debout. Je ressasse comme une ritournelle « faut pas craquer, pas craquer ». Je resserre encore et encore. Ce vent balaie tout, je ne pense à rien, rien d’autre que ce boulon.

Et quand mon vélo tombe, une fois de trop, à cause du vent, c’est le craquage. J’attrape cette foutue béquille de bois et je tape sur le premier poteau. Il faudra d’autres bouts de bois pour épuiser temporairement ma rage et ma frustration. A ce point-là, nous avons fait 200 kilomètres en trois jours, il reste encore 450 kilomètres. A ce rythme, impossible d’atteindre Astana dans les temps pour l’avion. Il m’est impossible de concevoir d’échouer si près du but, alors je tape à m’en arracher les bras.blog  002

Mais ce boss final, on ne le vainc jamais vraiment. On rampe comme des insectes, ventre à terre, tête baissée et on attend que ça passe. Et quand on annonce enfin un répit, une journée durant laquelle le vent s’en va ailleurs embêter d’autres Suntrippeurs, on fait par la ruse ce qu’on ne pouvait faire par la force. Quand le vent n’est pas là, les souris pédalent. On n’est pas certain que le vent nous sera encore favorable le lendemain alors on roule autant qu’on peut. 225 kilomètres, plus que les trois derniers jours.

Et la quête se termine sous le soleil et toujours dans le vent. Mais le vent d’est est trahi par le vent d’ouest qui nous pousse dans le dos.

Astana, enfin. L’Extrême-Amont, mon trésor des pyramides.

Le classement ne signifie rien pour moi. Je l’ai fait. Ca me suffit.

Si ça a été dur en ce qui me concerne, ça l’a encore plus été pour Guillaume que le voyage éprouvait physiquement plus que moi en raison de son absence de batterie. Je l’ai tiré, poussé, malmené, j’ai été désagréable, vexante, fatigante, parce que le voyage et la difficulté font tomber tous vos faux-semblants, il a tout encaissé, m’a remis dans les rails quand il fallait. Je suis fier de lui, fier de moi, fier de nous. Il vous prépare lui aussi un article de son propre vécu de cette épreuve infernale.

Merci à lui, merci à vous. Il me reste encore un article à écrire pour faire le bilan, dès mon retour en France, déjà repartie dans mon tourbillon habituel d’activités.

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Emilie

 

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