Les mystères de la mer Noire

 

Il est 22h30 et la télévision de la cafétéria du ferry pour Sebastopol diffuse les images d’une homme soulevant une femme de 65 kilos avec sa barbe. Une scène qui reçoit la plus grande attention de tous les chauffeurs de camion qui peuplent les lieux…

Et dire qu’il en fallu des efforts pour en arriver là ! 

Initialement le plan était de passer de la Turquie à la Russie, avec la  voiture suiveuse, par le ferry reliant Trabzon à Sotchi. C’était le chemin de tous les aventuriers passant par la Turquie. Mais finalement, en arrivant à Trabzon (qui n’est pas à côté…) j’apprends qu’aucune voiture ne peut être embarquée avant le 5 août… La faute à une problème au port de Sotchi me dit-on. Et pourtant ce n’est pas faute de m’être renseigné sur cette liaison et aussi d’avoir appelé l’agence en charge de la vente des billets ! 

Une anecdote qui représente bien le mystère que représente la mer Noire, un endroit du monde dont on ne parle quasiment jamais en Europe et au sujet duquel il est très compliqué de trouver des informations fiables à distance. C’est une fois sur place qu’on arrive a décrypter l’ambiance de cette mer (petite et grande à la fois) partagée par la Moldavie, la Roumanie, la Bulgarie, la Turquie, la Géorgie, la Russie et l’Ukraine !

Le passage impossible, je devais donc laisser partir seul Adrien Dugoujon avec son vélo, et trois options se présentaient à moi. 

Le passage par la frontière de l’Abkhazie : en continuant encore 200 km j’atteindrai la Géorgie, puis un peu plus loin ce nouveau pays auto-proclamé qui fait tampon avec la Russie. Dans un monde idéal (celui des forums par exemple…) c’est le chemin le plus court… mais depuis la guerre la frontière est fermée aux étrangers. Il se dit que le passage est redevenu possible dans le sens qui m’intéresse, mais ça reste très aléatoire. Je me souviens que le Consul de France en Géorgie m’avait dit que ça passait pas, et je me souviens aussi d’un documentaire sur cette région qui faisait état d’une terre à l’abandon, avec un réseau routier catastrophique. J’abandonne cette option au bout de 30 minutes de réflexion. Le moindre pépin en Abkhazie condamnerait automatique ma fin d’aventure.  

Le grand tour de la mer Noire par l’Ouest : une option de plus de 3000 km de route ! D’abord toute la route Turque à l’envers, puis la Bulgarie, la Roumanie, l’Ukraine et la Russie. A priori en 3 jours c’est faisable, mais le seul fait d’imaginer devoir faire ce retour (géant) me paralyse… Il n’est pas la peine de préciser qu’il ne s’agit pas là d’une ballade sur l’autoroute (hormis dans certains coin de la Turquie), mais d’un véritable rodéo sur des routes nationales surchargées de camions, où le danger est permanent. C’est donc pas mon option préférée, mais encore faut-il pouvoir l’éviter.

La recherche d’un ferry partant d’un autre port  : c’est l’option la plus logique, mais rien de simple là encore. J’étudie tout d’abord les possibilités de puis Batumi et Poti en Géorgie. A certaines périodes des liaisons ont existé, mais aujourd’hui apparemment plus, en tout cas pour les voitures. Je me penche alors sur les autres ports Turques, Samsun (à 350 km) et Zonguldak (à 700 km) semblent offrir des opportunités. Je me rends logiquement à Samsun pour tenter ma chance mais au bout de 3 heures de négociation je me rends compte qu’il n’y aucune chance ici. Le port n’accepte que les camions, pas les voitures de particulier. Il aura juste fallu trois heures pour trouver quelqu’un en mesure de me le dire… Je reprends donc la route (5 heures de trajet…)  et j’atteinds l’étrange ville de Zonguldak, plus à l’Ouest du pays, littéralement coincée entre mer et montagne. L’accès se fait par une longue gorge de 100 km, où la route passe progressivement du stade d’autoroute à l’état de petite route défoncée. Pourtant au bout du chemin une grosse ville, construite sur plusieurs flans de montagne, comme une mauvaise herbe qui remonte le long d’un arbre. Le genre d’endroit qui vous sentir loin de chez vous. 

Ferry1

Je n’ai ni carte précise, ni GPS mais je n’ai pas le mal à trouver le port, qui obstrue carrément toute la baie (qui devait être jolie jadis…) ! Irina, mon assistance Kazakho-Ukrainienne, qui m’aide pour les traductions et la logistique, m’a dit qu’il devrait y avoir un ferry en partance pour l’Ukraine. «Départ entre 16h et minuit environ, tu en sauras plus une fois sur place» me précise t-elle par texto. J’arrive à 15h et je peux rapidement m’assurer du passage. Ce ferry-cargo accepte les voitures, je saute sur l’occasion pour m’éviter 2000 km de route. En contrepartie il faudra passer une vingtaine d’heures sur un navire délabré qui supporte le poids d’une centaine de camion, plus 3 voitures de tourisme, la mienne est celles de 2 Russes. 

Evidemment, je suis le seul voyageur à bord. L’ambiance est terriblement masculine, avec un mixte explosif de chauffeurs Turques, Russes et Ukrainiens. Tous utilisent cette liaison maritime sur la mer Noire pour s’éviter les problèmes de visa et de douane en Roumains et Bulgarie. Moi je suis là, c’était pas prévu, mais c’est comme ça. Des clans semblent se former naturellement entre les nationalités et personne ne m’adressera la moindre parole pendant tout ce trajet… Petit détail qui tue, je me rends aussi compte que sur les plateaux repas, il n’y a pas de couteaux. Peut être pour éviter que les engueulades (le ton monte très vite entre 100 hommes cloisonnés) tournent au règlement de compte sanglant ! 

Lorsque je voyageait en vélo, les camionneurs me manifestaient toujours une belle et généreuse attention, là en tant que simple automobiliste, intrus dans leur univers, j’ai la sensation de ne pas exister. Il faut savoir faire avec.

Et puis… même si j’ai un immense respect pour les camionneurs (aventuriers de la route à leur façon), je ne peux empêcher une idée farfelue de traverser mes pensées : «et si je me faisais violer cette nuit ?». Bon il faut dire que j’avais pas bien le moral ce soir là, pour la première fois du périple la solitude me frappait,  et je venais aussi de m’apercevoir que ce genre de radeau ne possède par de couchette. La nuit se passera donc dans ma voiture, sur le pont supérieur. Je ne manquerai pas de fermer les portières à double tour. 

A 22h, on a toujours pas bougé d’un pouce. La télévision continue de diffuser un ramassis de connerie comme j’en avais rarement vu. Là un homme tente un record du monde de casse de noix en rebondissant sur ses fesses, plus tard un autre fait un saut de 11 mètres dans une piscine gonflable de deux mètres carrés avec l’objectif d’atterrir sur le ventre. Une bêtise qui ne coute par chère et qui continue d’amuser la fine assemblée. 

 Et puis d’un coup l’ambiance change. Tous les passagers sont regroupés dans la cafétéria  et la police Turque vient faire l’appel, en ouvrant une grosse mallette contenant les passeports de chacun ! Depuis l’achat du billet, je n’ai en effet plus mon sésame en poche, ce qui ne manque pas de m’inquiéter un peu. Mais ça marche comme ça ici, on nous redonnera les passeport qu’une fois à bon port. En hurlant, le douanier interpellera chacun. Le ton est agressif. Je n’apprécie guère ce moment. J’ai toujours du mal à comprendre les gens qui communiquent en aboyant. Les noms s’enchainent et il se trouve que mon passeport est le dernier de la pile ! De quoi me donner un bon coup de chaud ! Puis, pour finir donc, le douanier s’exclame «Michel !», la moitié de mon deuxième prénom… A priori pas d’autres Michel à bord donc je lève la main pour confirmer ma présence. Peut être aurais-je mieux fait de pas être là d’ailleurs, mais bon il faut savoir assumer ses choix. 

A 23h la sirène hurle. Trois coups résonnent dans les montagnes, nous sommes partis en mer. Les camionneurs rejoignent un à un leur engin, moi je reste à la cafétéria pour écrire ce texte. N’ayant pas d’accès à internet je ne peux pas me dévouer à la communication des aventuriers et en profite donc pour immortaliser les quelques sensations de voyage qui sont les miennes dans ce Sun Trip. C’est aussi un moyen de tuer le temps à bord… 

 Bientôt en mois de route, mais pour moi finalement très peu de moments pour profiter réellement de l’aventure. Je m’en suis rendu dès les premiers jours, ma disponibilité pour la rencontre est très faible. Quand je suis en route, soit je suis enfermé dans ma voiture, soit je suis concentré sur les participants, soit je suis sur mon ordinateur pour gérer, autant que possible, la communication et la direction de l’organisation. 

Quelques beaux souvenirs tout de même, avec Marie-Claire, Tom et Dirk chez un couple de retraités Slovènes, avec Annick-Marie chez une famille Bulgare, en Roumanie avec mes amis de Pitesti (qui m’avaient accueillis en 2010), sur les plateaux Turques avec un gardien de troupeau se mettant à genoux pour m’offrir du raisin, dans la douce eau de la mer Noire pour une baignade bien méritée. 

Mais dans ce périple, l’essentiel n’est pas là. Peu importe mes aventures, car mon aventure c’est eux ! C’est au contact des aventuriers que je m’épanouis le plus et que je  peux trouver un début de justification à ma présence sur la route, loin des miens, loin de mon petit, qui me manque tant. 

Quand j’ai eu l’idée du Sun Trip, une grande partie du concept tenait sur le fait d’aller ramener de l’image de ce qu’était vraiment un voyage à vélo solaire. La quasi intégralité des films de voyage à vélo étant tournés par les voyageurs eux-même, j’ai toujours trouvé qu’ils représentaient pas assez fidèlement la réalité des joies de l’aventure (mes propres films de voyage ne faisant pas exception bien sûr). En essayant d’apporter mon oeil extérieur sur les péripéties des Suntrippeurs, j’essaie de montrer la réalité du voyage, sans commentaires superflus. Je trouve beaucoup de plaisir dans cette tâche et j’espère que le résultat sera au rendez-vous, même s’il aurait tellement mieux d’avoir deux ou trois caméras sur cette aventure… Le prochain coup peut être ! 

 00h30, jeudi 11 juillet, je range mon ordinateur, me lave les dents par dessus le pont et me couche sur la banquette arrière de ma voiture. Je ferai une nuit parfaite avec un réveil en pleine mer délicieusement poétique. 

Ferry

La journée en mer sera longue… peu d’occupation à part prendre une ou deux photos et ranger ma voiture. 

Mais le pire est à venir… à 18h on arrive sur le port Ukrainien, et il faudra attendre 2h du matin pour que le débarquement commence ! Avec la douane, la fouille de la voiture avec chien, etc etc… je sors du port à 3h30… Du coup je fais une croix sur ma nuit. Je profite d’une station service branchée sur le wifi pour mettre en ligne ce texte, jette un oeil sur les 72 emails reçus durant ma journée en mer et me prépare pour aller prendre Askar Syzbayev à son réveil. Il campe à 140 km de là, je ne suis plus à ça près ! 

Une chose ne fait plus de mystère pour moi : jamais plus je ne prendrai de ferry entre Zonguldak et l’Ukraine !!!!!!!

Florian Bailly – Directeur The Sun Trip 2013

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