Blog des Suntrippers

Interview confinement

01.05.2020 - Bernard Cauquil
Bernard Cauquil Bernard Cauquil

La journaliste Barbara Delaroche m’a donné la parole pour lui raconter l’avant – le pendant et ma vision de l’après-confinement. J’apprécie qu’elle ait conservé l’intégralité de mes propos.
Donc en guise de muguet pour vous souhaiter à tous une bonne fête des travailleurs.

https://barbaradelaroche.wixsite.com/


Présentez-vous en quelques mots professionnellement ?

Bernard Cauquil : Je suis enseignant à l’Université de Toulouse Occitanie sur le campus de Tarbes Bastillac. Je partage mon activité entre l’enseignement de l’informatique industrielle auprès des étudiants du département génie mécanique de l’IUT et la formation des futurs professeurs des écoles en sciences et technologie notamment. Et puis, je crée aussi des vélos solaires.

Parlez-nous de cette passion à 2 voire 3 roues ?

J’ai passé mon enfance dans un petit village du Tarn où dès le plus jeune âge tous les gamins circulaient en vélo. J’ai ensuite fait de la compétition amateur et je continue toujours à pratiquer. Il faut dire qu’en habitant au pied des Pyrénées je dispose d’un terrain de jeu idéal. A côté de ça, par goût j’ai toujours aimé bricoler. Autodidacte dans mon enfance, les boites de meccano étaient mes jouets préférés. La fabrication de véhicules solaires me permet de faire le trait d’union entre ces 2 centres d’intérêts. Il m’arrive aussi d’associer des groupes d’étudiants à certains de mes projets de vélo.

Justement, votre goût pour les vélos solaire est un mixte de vos passions du vélo, des voyages et du respect de l’environnement ?

Tout a commencé lors d’un voyage en Jordanie au printemps 2013, quatre jours de randonnée dans ce magnifique désert du Wadi Rum avec de merveilleux paysages et encore protégé des 4×4 et autres engins tout-terrain. Il ne m’en fallait pas davantage pour que dans mon esprit germe l’idée d’un tricycle solaire destiné à me permettre de parcourir ces immensités tout en les préservent au mieux. J’en suis aujourd’hui à mon 4ème prototype. Chacun est singulier avec chaque fois la mise en œuvre d’une nouvelle idée, d’un nouveau concept. On pourrait comparer la poignée de passionnés que nous sommes aux pionniers de l’aviation, chacun fabrique le véhicule solaire qui correspondra le mieux à ses attentes. Je pense sincèrement qu’il n’existe pas 2 modèles exactement identiques. Le but également est de montrer qu’avec les différentes utilisations de l’énergie solaire, on peut se déplacer, produire de l’électricité, chauffer, fondre du métal, cuire des aliments, etc.

Qu’est-ce qui vous meut ?

A l’origine en 2013 mon objectif était de remplacer ma moto avec laquelle j’aimais voyager dans les déserts pour y circuler autrement davantage en harmonie avec la nature. Peut-être est-ce lié à l’âge mais mon goût pour la vitesse s’est beaucoup estompé, j’apprécie bien davantage de traverser ces paysages désertiques à l’allure de « l’humain ». Un peu par hasard quelques mois plus tard je découvre l’existence du Sun Trip (ndlr : une sorte de Vendée-Globe terrestre), le premier rallye pour vélos solaires dont la première édition vient de se courir entre Chambéry et Astana au Kazakhstan. Cette aventure correspond parfaitement à ce que je recherchais : un défi à la fois sportif, technique, écologique et humain pour démontrer qu’il existe des solutions alternatives à l’utilisation des énergies fossiles pour voyager.

Et c’est ainsi que vous créez votre premier vélo solaire ?

Oui, à partir de ce moment-là je mets tout en œuvre pour fabriquer mon premier vélo couché solaire avec lequel je remporte l’édition 2015 du Suntrip, une boucle de 7000 km depuis l’Italie jusqu’en Turquie Aller/retour.

Vous êtes un créateur engagé et responsable ?

Je tiens à préciser que je ne suis pas « l’inventeur » du vélo solaire, les pionniers datent du début des années 2000, on peut notamment les retrouver dans les archives du Rallye Solaire Phébus dont le parcours ralliait à l’époque Barcelone à Toulouse. Par contre je conçois mes propres vélos solaires depuis l’idée jusqu’au montage final. Je me plais à créer avec les moyens du bord, en détournant les objets de leur fonction première. J’apprécie beaucoup cette citation de Claude Lévi-Stauss dans son ouvrage La pensée sauvage : « le bricoleur travaille avec des matériaux précontraints : il entasse dans sa cave un certain nombre d’objets qu’il ramasse au fur et à mesure. Le samedi, il descend dans sa cave ; il trouve une vieille roue, une vieille planche, un vieux morceau de caoutchouc et avec ça, des matériaux qui préexistent à son projet, il fait quelque chose dont il est loin d’avoir prévu à l’avance ce que ce sera ».

Aujourd’hui avec le confinement, est-ce que le vélo prend toute son utilité, au-delà de son côté loisir ?

L’intérêt du vélo au-delà du loisir n’est pas lié au confinement, si cette période permet de sensibiliser davantage de citoyens ce sera tant mieux. Depuis plusieurs années déjà de jeunes startups se battent pour relocaliser en France et en Europe l’intégralité de la chaîne de production depuis la conception jusqu’à la fabrication et favoriser ainsi les circuits courts. Au pied des Pyrénées par exemple, de petites structures coopératives avec un fort ancrage territorial comme MILC Industy et Antidote Solutions démontrent une capacité à répondre à des besoins spécifiques en matière de mobilité à vélo tant pour des usages utilitaires que pour favoriser l’autonomie des personnes handicapés. Souhaitons qu’à l’issue du confinement nous soyons capable de changer durablement de paradigme et que ces initiatives soient enfin reconnues et davantage encouragées.

C´est aussi une solution de mobilité en adéquation avec les « gestes barrières  » ?

C’est une évidence, le transport à vélo résout le problème de la promiscuité, la distanciation à plus d’une mètre se fait naturellement mais je crains que trop peu de citadins disposent de vélos urbains suffisamment fiables et durables pour que ce choix reste pérenne longtemps.

Le vélo solaire est-il une solution durable pour notre planète ?

On peut considérer nos vélos électro-solaires comme des laboratoires roulants de R&D (recherche et développement) pour penser la mobilité de demain et tenter de répondre partiellement à l’urgence climatique.

Circuler en milieu urbain avec une voiture de plus d’une tonne (à propulsion thermique ou électrique) pour déplacer le plus souvent une seule personne de 70 kg constitue le comble du gaspillage énergétique. Pour vous donner un ordre de grandeur, lors du Suntrip 2018 avec notre Tandem solaire en configuration « aventure» c’est à dire avec les bagages, le matériel de bivouac, l’outillage, quelques pièces de rechange et la réserve d’eau, son poids avec nous deux dépassait les 300 kg. Pour parcourir les 6800 km entre Lyon et Kyzylorda au Kazakhstan nous avons consommé 70 kWh soit l’équivalent de 7 litres de carburant en parcourant une moyenne de 200 km/jour.

On peut penser que pour les voyages au long cours, l’utilisation du vélo restera confidentielle, certainement réservé à quelques passionnés, par contre pour l’usage urbain la bicyclette mais plus encore des véhicules ultra-légers basés sur le concept du vélo et adaptés à des besoins spécifiques de mobilité constitueront véritablement une réponse durable.

Le vélo pourrait à l’avenir supplanter les transports en commun selon vous ?

Avant de se demander si le vélo pourrait supplanter les transports en commun dans les grandes agglomérations, ne vaudrait il pas mieux se poser la question sur cette nécessité d’autant se déplacer ? Il faudrait repenser la ville en se recentrant sur l’humain pour retrouver de la proximité entre l’habitat, le travail, les lieux de loisirs et de culture. En réduisant ces distances là, le vélo pourrait alors devenir le principal moyen de transport en milieu urbain à condition d’aménager des voies réservées comme le font déjà de nombreux pays d’Europe du nord.

Une personnalité qui vous a marqué vous, l’homme à l´écoute de la planète ?

Comme je n’aime pas l’exclusivité, je citerai plusieurs personnages dont les évènements actuels démontrent la pertinence de leurs propos et de leurs actions : Pierre Laroque, le père de la sécurité sociale qui a permis à chacun d’être soigné selon ses besoins et non pas selon ses moyens, René Dumont le premier candidat écologiste aux présidentielles en 1974, un visionnaire trop en avance sur son temps et la toute jeune Greta Thunberg pour son militantisme autour de la cause climatique.

Le confinement c’est une parenthèse pour la planète ?

La planète se porte à merveille, par contre l’humanité et le monde du vivant sont en danger. Je souhaiterais que le confinement soit davantage qu’une parenthèse et engendre une réelle remise en question du nos modes de vie, du productivisme, de la consommation, de la course éperdue à la croissance. Je crains malheureusement que cette parenthèse soit trop vite oubliée sans pour autant que les peuples ne retrouvent leur liberté d’antan et en arrivent à accepter comme une normalité d’être tracés et surveillés sous prétexte d’une assurance « d’immortalité ».

Où êtes-vous confiné ?

Je suis confiné à Pau au pied des Pyrénées, j’ai beaucoup de chance d’habiter une maison avec un jardin et un atelier dans un quartier où il fait très bon vivre.

A quoi ressemblent vos journées depuis le confinement ?

Je suis un lève-tôt et je commence par une bonne heure de marche, c’est essentiel pour mon équilibre. Ensuite en fonction de mes obligations professionnelles, j’alterne entre la préparation des cours à distance, les classes virtuelles et les viso-conférences. Je consacre le temps qu’il me reste à mon hobby autour de la mobilité durable à vélo. J’avoue que le confinement m’a beaucoup aidé sur la mise au point de mon nouveau concept de transmission hybride série, un changement complet de paradigme en matière de transmission sur un vélo : remplacer la classique transmission mécanique chaîne-pignon par une une génératrice à pédale qui alimente le moteur électrique du vélo.

Que vous a appris ce confinement ?

Ce qui était impossible il y a seulement quelques semaines est devenu tout à coup faisable sans que la terre ne s’arrête de tourner. Nous apercevoir que les métiers essentiels et indispensables à la vie n’étaient pas ce que l’on imaginait. L’humanité se passe très bien des traders, beaucoup moins des éboueurs, des caissières de super-marchés et des soignants.

Comment ressentez-vous ce changement ?

Je le vis comme une chance qu’il ne faudrait pas laisser passer mais aussi comme un rappel salutaire sur le caractère éphémère de la vie. J’apprécie particulièrement ces longs moments de solitude et de silence qui permettent à la pensée de cheminer à son rythme en soulevant quelques réflexions autour de la vie, de la prise de risque, de la responsabilité individuelle, des privations de libertés.

La première chose que vous ferez quand vous ne serez plus confiné ?

Monter sur mon vélo couché métabolique, c’est-à-dire propulsé exclusivement à la force du mollet, prendre la direction des Pyrénées pour escalader le col d’Aubisque ou du Soulor. Et bien sûr retrouver les plus proches pour fêter « la libération ».

Vos projets à venir ?

Fin juillet/début août participer en duo avec mon fils Yann et une vingtaine d’autres vélos solaires au Suntrip Tour de France. Un parcours à l’image des premiers Tour de France avec 6 à 8 grosses étapes où nous resterons 2 ou 3 jours avec un certain nombre d’animations autour de la mobilité durable.

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